La décroissance, une solution radicale ?

C'est l'urgence climatique. En septembre 2018, l'ONU a annoncé que l'humanité n'a deux ans pour régler la situation, au risque de rater la seule occasion qui lui permettra peut-être d'éviter que les changements climatiques s'emballent. Partout dans le monde, des signes se font sentir : inondations, érosions des berges, canicules, feux de forêt, tempêtes dévastatrices.  

D’après le site Internet de l’organisation non-gouvernementale internationale World Wide Fund for Nature, « si chacun avait le même mode de vie qu'un Américain moyen, la population mondiale aurait besoin de cinq planètes bioproductives afin de nourrir, habiller et héberger chacun d'entre nous ».

Pour François Roch, professeur au département des sciences juridiques à l’UQAM et chercheur en développement,  notre empreinte écologique est tout simplement plus importante que la biocapacité de la Terre (Entrevue, 3 octobre 2018).

Le think tank indépendant Global Footprints Network a réalisé cette équation : en additionnant la consommation globale à la production, à l’importation et à l’exportation des ressources naturelles en fonction du nombre d’hectares globaux dans chaque pays, on arrive à déterminer si le pays se trouve dans une situation de réserve écologique ou en déficit écologique.

Pour renverser la vapeur, les experts s’entendent sur le fait qu’il faut rapidement changer comment on se nourrit, comment on consomme, comment on pollue, comment on se déplace et comment on marchande . Certains prônent le développement durable, d’autres, plus radicaux, proposent la décroissance.

thumb_IMG_20160607_225022_1024.jpg Eloïse Chagnon

Quelles pistes de solutions ?

La seule issue pour bien des gens, c’est la décroissance. Pas le développement durable. La décroissance. Le journaliste Olivier Arbour-Masse l’explique assez simplement dans une capsule présentée par RAD en septembre 2018. « On réduit notre production pour moins consommer, pour générer moins de déchets et ainsi réduire notre empreinte écologique. »

Par contre, cette décroissance économique reste une utopie radicale pour les élites dirigeantes car elle remet en question les fondements même de notre système au complet : le capitalisme.

Pour François Roch, les préoccupations de la décroissance reposent sur le fait qu’on vit sur une planète finie.
« On a accès à une quantité de ressources que la totalité des êtres humains sont supposés se partager, mais ce n’est pas ce qui se passe depuis plusieurs années. »

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Qu’est-ce qui différencie la décroissance du développement durable ?

En contrepartie, l’idée de développement durable s’incarne dans l’intégration des dimensions économiques, sociales et environnementales des stratégies politiques de développement, pour ainsi faire en sorte qu’on n’abandonne pas la croissance, selon l’expert. « C’est beaucoup moins radical que le concept de décroissance, qui invite à repenser complètement notre mode de vie, car sa logique est l’inverse du système capitaliste dans lequel on vit au Québec. »

En 1987, la Norvégienne Gro Harlem Brundtland (Première ministre de la Norvège entre 1981 et 1996) présente un rapport soutenu par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU. C’est la première fois qu’on parle de développement durable. Le rapport, qui ne sera reconnu internationalement qu’en 1992 au Sommet de la Terre à Rio, définit le concept comme « un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».

Pour le Global Footprint Network, le développement durable réussit sa mission seulement lorsque le bien-être des citoyens et citoyennes est amélioré sans dégrader l’environnement. François Roch est du même avis. Toutefois, il souligne que chez les élites politiques, cette vision n’est atteignable que par la création de richesses. « C’est par la croissance continue, par le capitalisme, par l’augmentation du volume des échanges, par la maximisation des profits, et par l’enrichissement démesuré de ces élites, paraît-il, que tout le monde est supposé bénéficier de la croissance de ces richesses », soutient-il.

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Qu’est-ce qui pourrait vraiment renverser la vapeur ?

François Roch pense que le game changer dans la crise économique devra s’activer du haut vers le bas. « Si le prochain gouvernement [caquiste] ne travaille pas à s’inscrire dans une mouvance écologique, les cadres légaux n’arriveront jamais à freiner le déficit vers lequel on s’engage rapidement. »

Il est aussi d’avis que l’idée de la décroissance est très peu retenue pour l’instant, mais qu’elle fera sans doute du chemin dans les esprits. « Ce n’est pas une idée absente des débats, des discours, sauf que le concept ne fait pas l’objet d’une réception chez les partis politiques car la décroissance ne vise pas le profit. »

IMG_2016.JPG Eloïse Chagnon

Comment le Québec de demain préservera l’environnement ?

Malgré les signaux d’alerte, les reportages médiatiques ou les multiples études scientifiques au sujet de la crise écologique, le sujet a été presque absent de la campagne électorale québécoise. Le gouvernement caquiste, élu le 1er octobre, place plutôt la santé, l’éducation et l’économie au sommet de sa liste.

Au Québec, on consomme en moyenne une planète et demi sur une période de douze mois. Au Canada, nous ne sommes pas encore en déficit, mais cela ne saurait tarder si on continue d’imiter les États-Unis. À titre comparatif, nos voisins du Sud possèdent  3,6 hectares globaux (hg) par personne et ont une empreinte écologique calculée à 8,4 hg par personne. Les Américains se trouvent donc en déficit de 4,8 hg, ce qui est énorme. Chez nous, on vit encore sécuritairement mais précairement sur un surplus de 7,2 hg par personne, selon les données du Global Footprints Network.

Aux yeux de François Roch, l’immensité du territoire et la faible densité de population nous sauve de l’endettement écologique… « Mais ça fond comme neige au soleil ! ». Car, oui, déclare-t-il en substance, le programme de la Coalition Avenir Québec veut l’adoption de politiques conformes aux principes du développement durable, mais il s’engage aussi à exporter l'énergie hydroélectrique du Québec pour ainsi réduire l’utilisation de combustibles fossiles des États-Unis.

La CAQ veut également développer des technologies novatrices pour stimuler une économie plus verte. «Cette démarche, avance l’expert, s’inscrit dans un mouvement de croissance économique. Plus on intensifie les activités économiques, plus notre empreinte écologique est élevée. »

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Est-ce que le Québec est prêt à changer ?

Dans un rapport publié par un collègue de François Roch, le directeur de l'Observatoire ESG UQAM de la consommation responsable, Fabien Durif, il est prouvé que la consommation responsable s’est implantée de façon significative depuis 2010 dans les habitudes de vie des Québécois. Ce rapport, c’est le Baromètre de la consommation responsable, rassemblant les données recueillies en 2017. Les chiffres démontrent qu’en moyenne, 51 % des répondants avaient choisi de diminuer leur consommation de manière générale.

François Roch ne peut pas affirmer que le Québec a décidé d’être visionnaire au niveau des idéologies écologiques. « Je pense que l’élite politique se tient en position très conservatrice et c’eût été un gouvernement libéral ou péquiste pour les quatre prochaines années, ça ne change rien au fait que la CAQ ne promet rien de concret elle non plus pour régler les enjeux environnementaux que nous allons rencontrer éminemment .»

Le journaliste pour RAD (le laobratoire de journalisme de Radio-Canada), Olivier Arbour-Masse, a testé le mode de vie « zéro-déchet » pendant un mois et il est passé de l’utilisation de 3,2 planètes à 1,9 par an. En passant d’une alimentation omnivore à végétarienne, en compostant, en achetant sa nourriture en vrac et en faisant preuve de simplicité volontaire, sa quantité de déchets a considérablement réduit et son empreinte écologique aussi. Il confie dans sa capsule vidéo que « ça n’a pas été si facile d’atteindre tous les objectifs ».

Pour d’autres, c’est grâce à une économie collaborative, au co-voiturage, à l’utilisation de la bicyclette, entre autres, qu’on peut faire une différence pour l’environnement. Mais tous ces efforts se déroulent à l’échelle individuelle. Du bas, vers le haut, et non du haut, vers le bas.

Sources :

https://professeurs.uqam.ca/professeur?c=roch.francois

Le rapport Brundtland, Gro Harlem Brundtland, 1987, Oslo (traduit en français)

https://www.diplomatie.gouv.fr/sites/odyssee-developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf

Rapport : le baromètre écoresponsable édition 2017, Fabien Durif, Observatoire ESG UQAM de la consommation responsable, Montréal, QC, 2018.

https://ocresponsable.com/wp-content/uploads/2017/11/BCR_2017_Final_V2.pdf

   La décroissance soutenable comme sortie du capitalisme, par Yves-Marie Abraham, texte paru dans la revue Possibles, volume 39, numéro 2, automne 2015, pp. 138-152. Version remaniée de : «La décroissance comme sortie de crises», communication présentée au colloque de l’ACSALF, Montréal, octobre 2012.

La décroissance: une théorie à contre-courant, Mémoire rédigé par rédigé par François St-Armant Maître ès arts (M.A) en science politique, Université du Québec à Montréal, 2014

https://archipel.uqam.ca/6089/1/M13419.pdf

La décroissance : examen philosophique d’un mouvement pour une économie alternative, Mémoire rédigé par François Fournier Maître ès arts (M.A) en philosophie, Université de Laval à Québec, 2018.

https://corpus.ulaval.ca/jspui/bitstream/20.500.11794/29952/1/33987.pdf

La décroissance : une politique nouvelle pour la gauche ? texte paru dans la revue À bâbord, No30 été 2009, Québec.

https://www.ababord.org/La-decroissance

Série sur la Décroissance de Rad

https://www.rad.ca/dossier/decroissance

La décroissance, qu’en pensent les partis ? Journaliste, Olivier Arbour-Masse https://www.youtube.com/watch?v=MyRXQZkuJKY

Article du guide Protégez-vous, Développement durable ou décroissance ? https://www.protegez-vous.ca/Argent/pour-une-economie-responsable/mission-possible/developpement-durable-ou-decroissance

Manifeste pour une décroissance conviviale, Québec, 1999.

http://www.decroissance.qc.ca/manifeste

The Global Footprint Network : faites le test vous aussi ! http://www.footprintcalculator.org/

https://www.footprintnetwork.org/our-work/sustainable-development/

Qu’est-ce que l’empreinte écologique ? Article paru sur le site web de l’ONG World Wide Fund for Nature.  http://wwf.panda.org/fr/wwf_action_themes/modes_de_vie_durable/empreinte_ecologique/

La position de la Coalition Avenir Québec sur l’environnement

https://coalitionavenirquebec.org/fr/blog/enjeux/environnement/

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